le parfum

de Ghazel Sotoudeh

 

 

 

Je cours je m’essouffle je cherche quoi tu ne vois pas ce qui est là à l’autre bout et que j’ai vainement cherché à atteindre tant de fois tant de fois tant de fois j’ai couru couru la bouche haletante les sueurs perlant sur mon front les muscles tiraillés de douleur mais je poursuis je cours péniblement encore et encore. Puis j’ai chuté, suis tombée écorché le visage les bras tout le corps. Oui j’ai chuté tu sais la chute où tu tends les mains en avant comme pour gagner le saut en longueur pour me rattraper et mon corps qui s’est projeté dans l’élan pour atterrir frontalement sur le sol. C’est la voiture. Ou lui. Je ne sais plus. Tu sais c’est pareil l’amour et les voitures. La chute qui m’a fait mourir, briser mes os comme mon cœur. Ecorchée tu sais écorchée comme ces carottes qui subissent l’effritement appuyé sur le rappeur, la chair laminée et pendante, la chair laminée et suante. J’étais morte. Si si je sais j’étais morte c’est juste que je ne pouvais décemment pas m’abandonner à cette grâce : ma mère m’attend. Tu sais ma mère je ne peux pas lui faire ça. Alors la réanimation fut subite comme le choc. Juste quelques secondes d’absences. Le réveil brutal, je me lève. M’assois. M’essuie.
J’ai échappé à ce que j’attendais mais pourquoi ? Oui, me rappelle : ma mère.
J’allume cette dernière cigarette prévue pour la fin. Tu sais la dernière des dernières. Je me calme respire. Tu vas t’en sortir. Il faut courir dans l’autre sens maintenant.

Je cours dans l’autre sens maintenant, je cherche tu sais bien ce que je cherche là à l’autre bout que j’ai vainement cherché à atteindre bien des fois et qui m’a misérablement écorchée comme cet accident subit du premier paragraphe avec l’amour ou la voiture tu sais je ne sais plus. Alors je poursuis la course, cette fois je sais j’ai l’expérience des chutes, je sais que je ne m’abandonnerai pas. Ma mère. Je cherche l’autre qui n’existe pas à mes côtés. Je cherche l’absent, celui qui ne me parle ni ne m’écoute. Celui qui va bientôt être là oui tu le sais toi aussi il va être là bientôt à mes cotés me souffler des mots d’amour me serrer tout contre son corps me dire que c’est rien les écorchures, que ca passe. Comme tout passe. Les gens, l’amour, les souvenirs, les désirs…Mais qu’il est là lui et maintenant.

Encore je cours pour joindre l’autre bout de l’aéroport. Je me dis que ce voyage était magnifique. Qu’il ma réconcilié d’avec mes rancœurs et déceptions du deuxième paragraphe, que la vie n’est pas si triste tu le sais toi que la vie n’est pas triste tu le sais parce que tu vis et que tu marches debout le dos droit et formé comme une corde de violon tu sais où tu vas ce que tu fais et ce que tu veux. Moi je cours en espérant savoir sur la route le dos courbé par les chutes. Et là je m’arrête au milieu du nulle part. Entre. Les éclats des néons m’envahissent, les musique douce me berce et les objets magnifiquement disposés sur les étagères des rayons de cette boutique d’aérogare m’hypnotisent. Tu sais je suis faible moi les choses m’émeuvent facilement les futilités m’intriguent je plonge dedans comme dans tout sans réfléchir. Je les regarde ne les touche pas tu vas les casser comme tout ce que tu effleures. Laisse observe regarde : les soies, les parfums oui banal tu sais banal ces objets pour nous mais non pas pour moi. Les offrandes, voilà ce qu’ils désignent, les offrandes tu sais ces attentions que l’on se porte les jours de noël d’anniversaires de saint chai pas quoi ou bref, les attentions. Des parfums des odeurs, des souvenirs, de ces noëls où les autres s’émeuvent pour des objets qui feront nécessairement plaisir à papi ou mamie, à ton père ou ta mère de la sœur au frère de l’amie à l’ami, aux cousins à ta famille putin, ces objets qu’on achète pour ceux qu’on aime.
Et moi tu sais ce que je cherche c’est celui qui m’aime celle qui m’aime et ceux que j’aime, je ne les trouve pas. Tu sais j’ai couru et couru et chuté et chuté tant que les écorchures ne s’en remettent pas. Je retombe toujours dessus, alors tu penses bien les plaies sont profondes.

J’ai caressé du regard ce parfum pour homme tu sais de la boutique du troisième paragraphe. Je l’ai pulvérisé sur mon poignet gauche puis m’en suis imprégné rêveusement. Il sentait affreusement bon. J’ai mis mes derniers sous pour l’acquérir et puis je suis sorti de ce tourbillon de chaleur et d’enfer étouffant je te dis étouffant. Je l’ai emballé dans mon foulard et placé délicatement dans mon sac comme l’objet le plus précieux du monde. Je lui donne il me sourit et m’embrasse m’enlace me remercie de cette attention oh ce n’est rien je l’ai vu et j’ai tout de suite pensé à toi. Je m‘approche pour l’étreindre et.

Je t’aime et je ne sais même pas à qui je m’adresse. Il n’est pas absent, il n’existe pas. Mais l’offrande est là. Au cas où je m’arrête dans cette course pour vivre mon amour tourbillon intime de fragrances sucrées. Une folie éphémère où le liquide brûlera encore plus fort ces écorchures de tous les paragraphes. Tu sais l’amour et le parfum c’est pareil. L’ivresse est instantanée elle ne perdure pas. Elle s’envole comme les mots. Il faut toujours recommencer courir sur tous les fronts. Il n’existe pas je sais mais le parfum est là au cas où je ne tombe pas.


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